Après une formation à Paris, Julien Sibre a mis en
scène plusieurs spectacles, notamment les "Exercices de style" de
Queneau, et réalisé quelques courts métrages. Sa rencontre avec le texte
de Vahé Katcha, "Le Repas des fauves", a eu lieu il y a longtemps déjà
et après des années de difficultés, le spectacle a été récompensé de
trois Molières lors de l’édition 2011 : Théâtre privé,
adaptateur/traducteur pour Julien Sibre et meilleur metteur en scène.
Une consécration pour la compagnie expérimentée mais qui n’était pas
encore entrée dans la lumière. En décembre, "Le Repas des fauves"
s’était arrêté à l’Atelier Théâtre Jean Vilar de Louvain-la-Neuve.
Julien Sibre nous a raconté l’histoire de cette pièce qui se déroule en
France, sous l’Occupation, le temps d’un dîner d’anniversaire plutôt
joyeux jusqu’à ce que deux officiers allemands se fassent assassiner au
pied de l’immeuble La Gestapo perquisitionne les appartements et décide
de prendre deux otages par étage.
Comment avez-vous exhumé ce texte ?
Il
existe un film de Christian-Jaque qui date de 1964 et sur lequel je
suis tombé complètement par hasard. Curieusement, j’ai croisé une
semaine plus tard un comédien du film qui m’a expliqué que le texte
était à l’origine une pièce de théâtre de Vahé Katcha. A l’époque, je
n’avais que 23 ans et je ne me sentais pas capable de monter toute une
adaptation pour huit personnages. Entre-temps, j’ai mis en scène
d’autres spectacles et quand un projet est tombé à l’eau, il y a six
ans, j’ai repris ce texte et je l’ai adapté en gardant les personnages
et la structure mais en refondant le tout.
Puis il a fallu cinq années pour concrétiser le spectacle…

Ce
n’était pas facile de convaincre un directeur de théâtre parisien huit
comédiens inconnus, un metteur en scène inconnu, un texte méconnu, tous
les ingrédients pour que ça ne marche pas ! Il y avait aussi des soucis
avec le sujet parce qu’on avait sur scène un officier SS, et je voulais
qu’il ait l’uniforme noir, celui qui est le plus effrayant à mes yeux.
Certains directeurs pensaient que cela ferait trop peur, d’autres
disaient qu’on a bien assez parlé de cette époque. Pour moi, c’était
important de garder tous ces codes historiques.
Qu’est-ce qui vous a touché dans ce texte ?
C’est
une pièce sur l’humain. Elle est intemporelle, on pourrait la
transposer à n’importe quelle époque. Puis on parle peu des Français
moyens de cette époque qui n’étaient ni collabos ni résistants. Je pense
qu’ils constituaient la majorité des Français pendant l’Occupation. Ils
ne se conduisaient pas très bien et je pense qu’aujourd’hui ce ne
serait pas mieux. Il y a donc cette question que se pose inéluctablement
le spectateur : qu’aurais-je fait à sa place ?
L’officier allemand est l’élément déclencheur, révélateur des véritables personnalités des convives.
Tant
que l’histoire passe à côté des personnages sans trop les bousculer, ça
va. Certains développent des sympathies avec l’occupant pour obtenir
des avantages, d’autres se targuent d’essayer de leur nuire et d’avoir
des sympathies pour les résistants. Quand vient le moment d’agir et de
faire un choix, on se rend compte qu’ils se ressemblent tous et qu’ils
ne sont pas prêts à mourir pour sauver leurs amis. Il n’y a pas de
héros.
Ce spectacle mêle les genres, drame, comédie, etc.
C’est
un peu comme la vie, il y a une vraie profondeur mais comme les
personnages tentent de s’en sortir par tous les moyens, cela les rend
pathétiques et ridicules. Le public rit d’eux. Je crois aussi qu’on rit
en se disant qu’on n’aurait pas fait comme eux. Le fonds de cette pièce
passe grâce au rire exutoire qui permet de prendre de la distance.
Pour la mise en scène, est-ce l’influence du cinéma qui vous a donné l’idée de projeter des dessins animés ?
Oui,
même si c’est le théâtre qui prime car les films d’animation ne sont
projetés que 5 % du temps. Je souhaitais qu’on imagine ce qui se passe à
l’extérieur même si c’est un huis clos. Les films n’expliquent pas mais
ils représentent la vision fantasmée de ce que les personnages
entendent. Pour le spectateur, cela crée une distance fantasmagorique
malgré la violence.
Cette consécration aux Molières, c’était une surprise ? Que pensez-vous apporter de nouveau à la mise en scène ?
Une
magnifique surprise ! C’était extraordinaire ! Grâce aux Molières, on
jouera à nouveau à Paris en septembre 2012 puis nous repartirons en
tournée en 2013. Pour le Molière du metteur en scène, je crois que ce
qui a plu, c’est l’interaction entre un film d’animation et des
comédiens mais ce Molière ne récompense pas une vision très novatrice du
théâtre. "Le Repas des fauves", c’est assez classique, assez populaire,
je ne suis pas le meilleur metteur en scène de Paris, c’est évident.
Révolutionner le théâtre n’est pas dans mes prétentions, j’ai envie de
faire des spectacles que j’aurais envie de voir.
“Le Repas des fauves”, c’est une très belle histoire ?
C’est
une aventure humaine extraordinaire qui a tenu grâce à la volonté. Les
comédiens m’ont beaucoup soutenu les jours où je n’y croyais plus.
Depuis le début, nous sommes huit, les mêmes. Désormais, ce spectacle
fait partie de notre vie."